mardi 7 juin 2016

Quand vient le moment de naître encore par Michel-Constant (suite3)


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Ma sœur a pour prénom Danielle, avec deux L, ainsi l'a voulu mon père. Elle a de grandes et précoces dispositions pour la chose érotique. Gamine, elle m'avait appris à regarder, avec elle, par le trou de la serrure, comment mon père baisait ma mère. Ma mère se couchait sur le dos. Mon père lui fermait délicatement les yeux. Je n’ose pas raconter, surtout avec la précision d’un historien, le spectacle qui nous captivait. Pour terminer, ma mère prenait une serviette en nid d'abeille qu'elle gardait à la main pendant l'opération et essuyait le ventre, puis la queue de mon père, avec la même précision qu’elle mettait à sécher les pinceaux.
Rue de Bagnolet, en face de chez moi, sur le trottoir qui est toujours à l'ombre, est un vieux bistro, tenu par une vieille, veuve d’un bougnat. Elle est tellement fardée qu'elle fait peur aux enfants. Ses lèvres desséchées sont redressées d'un rouge violent en forme de cœur qui monte jusque sous le nez. Son art du fard est si peu développé, que le rouge gras s'accroche à sa mouche et à une moustache mal rasée. Elle recouvre le visage, mais oublie le cou, d'un fond de teint blanc. Ses pommettes sont peintes en rose. Elle marque le bas des yeux pour rattraper le chute extérieure. Elle part du milieu du nez par un trait horizontal sous lequel elle dessine des cils comme les dents d'un peigne. Le sourcil est totalement épilé. Il est remplacé par un arc de cercle qui monte au milieu du front. Elle se décolore en blonde, mais rarement, aussi a-t-elle une grande plaque grise sur la tête. Elle restaure, le midi, quelques pensionnaires pour un petit prix. Elle se rattrape sur le rouge et le blanc, car ils sont de bons buveurs. Elle fait venir ses blancs pour ses cols de cygne, longs verres étroits, directement d'Alsace.
Elle sert vite, sans trembler et sans faux col. Le client qui ne se décide pas est interrogé par un « tu veux » indifférent. Elle n'oublie jamais la caisse. Les clients la charrient avec ses sous. Elle nettoie le bistro en ajoutant de la sciure. Cela fait litière. Après chaque client, elle passe un coup sur les toiles cirées sans couleur, avec un chiffon humide et gris. Une fois par mois, elle emplit deux poubelles avec la vieille sciure. Les clients sont à l'aise. La sciure, et son odeur, ils connaissent. Le quartier est riche en ébénistes, en encadreurs, en menuisiers, en tapissiers. La Marie se moque de l'ambiance. Les clients s'y emploient. Tous ont un sobriquet, sujet naturel de plaisanterie. On rencontre Rase-mottes, Pastis, Tourneur, Trou-la-dent (parce qu'il se cure les dents avec son couteau de poche), Bibendum (le logo des pneus gonflables Michelin), Bouchon, Tire-au-cul. L'alcool ouvre l'esprit. Le bistro est profond. Le bar, avec son zinc usé, épais, creusé, inégal, est à droite. Sur les étagères brunies par la graisse et le temps, des bouteilles se sont emmaillotées dans des filets de toiles d'araignées et de poussière. La Marie fait le café par trois litres, sur un réchaud à gaz. Elle sert dans de grandes tasses. En face du bar, une rangée de tables s'aligne le long du mur. Au fond, il n'y a plus d'ordre, par la faute des joueurs de belote qui passent ici les après-midi. Le cannage des sièges a été remplacé par du contre-plaqué. Le poêle de tôle noire, son tuyau qui traverse la pièce, retenu par des fils de fer torsadés, reste toute l'année. Il chauffe rarement. Les murs sont bruns. Le plafond garde des motifs champêtres et une frise de lierre, voilés par la crasse. Quand la nuit arrive, la Marie allume trois ampoules, qui font naître une pénombre rouge.
Elle possède, comme reste du temps de sa splendeur, quand son mari de bougnat vivait encore, une grande cour et un grand local. Elle les loue à un charbonnier, pour ne pas en changer la destination. Il y loge du charbon, du bois, des jerrycans de fuel, des bouteilles de butane, deux camions. Il habite un peu plus bas, boulevard de Charonne, au-dessus du boulanger, qui est son client. Sa femme élève les trois enfants, fait des remplacements à la boulangerie, tient les comptes et le courrier de l'entreprise. Elle est douce et souriante. Elle est très amie avec ma mère. Le matin, après la rentrée des enfants à l'école, elles se rencontraient chez la Marie pour prendre leur café. Le charbonnier s'appelle Jacques. C'est un bel homme. Il est fort, courageux, travailleur, honnête. Il paye ses impôts et ses charges sociales. Il a quatre ouvriers. Il gagne largement sa vie. Lavé, nettoyé et cravaté, il a fière allure. Il couche avec sa femme, avec la Marie et se fait quelques clientes. C'est le Casanova du quartier, le spécialiste reconnu de l'amour.
Ma sœur a le beau corps de ma mère, en plus maigre. Elle mange moins et elle est plus nerveuse. Elle a le bassin moins large. Elle est plus grande que moi. Elle est ma cadette de deux ans, moins six jours. Elle est née le 11 décembre 1949, le jour de Sainte Danièle. Mon père avait calculé pour qu'on ait le même anniversaire. Mais ma sœur était pressée de venir au monde. Elle a de longues jambes et des chevilles solides. Elle marche en balançant les fesses. Elle est cambrée. Son ventre en est bombé. Ses seins sont hauts et fermes. Elle a un long cou, un visage rectangulaire, un menton ovale. Elle est brune, porte les cheveux longs. Elle a de grands yeux bruns toujours étonnés, des cils fins et qui n'en finissent pas. Elle fait chatte. La bouche est une cerise juste mûre, avec un léger rien d'impératif, d'autoritaire, de méprisant. Son nez est droit, légèrement relevé. Les narines sont larges, palpitantes. Le visage est romantique parce que pâle. Il s'éclaire quand elle sourit entre deux fossettes. Elle les manie avec aisance et charme.
 Quand elle eut son brevet, à quinze ans, elle avertit mes parents qu'il ne fallait pas qu'ils se mettent dans la tête qu'elle allait poursuivre des études. Elle voulait vivre. Elle nous expliqua tranquillement, une semaine après l'examen, qu'elle voulait se servir de son corps et de sa tête, qu'elle ne trouvait pas terrible, mais qui avait l'heur de plaire. Elle souhaitait gagner rapidement de l’argent. Mes parents étaient contents. Ma mère comprenait. Mon père était contre les études intellectuelles pour les filles. Je fus le seul à dire qu'elle était folle. Les professeurs s'étonnèrent. C'était une bonne élève, certes moins intelligente et brillante que moi. Elle participait à la classe. On lui proposa un autre Lycée car celui du secteur ressemblait à une prison. Elle refusa. Elle en savait assez pour faire ce qu'elle voulait faire. Elle n'avait pas de métier particulier en tête, elle voulait juste se perfectionner, pour savoir plaire, être belle, se dégourdir. Il lui fallait savoir protéger son corps et endurcir son cœur. Elle passa les vacances à étudier des rudiments de médecine pratique, de secourisme, d'hygiène et se décida pour un cours privé d'art dramatique. Elle le choisit lié à l'État par un contrat d'association. Elle a du bon sens et une grande prudence dans ses choix.
Les cours étaient dirigés par un comédien de talent un peu oublié, qui jouait à la Comédie-Française. Le professeur était un merveilleux pédagogue. Beaucoup de jeunes artistes s'en recommandaient et sortaient de ses cours pour faire du cinéma. Ma sœur ne voulait pas jouer devant la caméra. Le professeur fit comme si elle n'existait pas. Elle en fut très contente et apprit beaucoup de choses. Elle sut dire un texte, s'y adapter. Elle marcha avec élégance. Elle donna à sa voix des effets et des intonations mesurées. Elle travailla les graves chauds. Elle améliora son sourire, pour plus de douceur et d'harmonie. Elle fut une parfaite comédienne, mais sans scène. Son public était partout. Ainsi préparée, pour se faire les dents, elle ne fit qu'une bouchée de Jacques, le beau marchant de bois et charbon. Elle y apprit à déclencher les passions, et ce qui est plus important encore, à les éteindre.
Les deux années d'art dramatique terminées, elle entreprit mon père pour avoir une chambre indépendante. Elle ne pouvait plus supporter la vie familiale, ma mère était jalouse et je lui faisais de désagréables leçons de morale. Elle obtint ainsi, pour elle et pour moi, qui ne demandais rien, un revenu mensuel.
« Le progrès, dit-elle pour enlever le morceau, n'est pas seulement matériel, il est surtout dans les mœurs. »
L'argument porta, il plaisait à mon père, comme la détermination calme de ma sœur. Nous obtenions tous les deux le salaire minimum interprofessionnel. Ma sœur quitta le foyer. Elle trouva pour commencer, trois mois de vacances gratuites à Saint-Tropez, dans la villa des parents d'une amie d'art dramatique. Ses lettres furent affectueuses. Je restais chez mes parents et reversais une pension pour le vivre et le couvert. Le fonctionnement était administratif. Mon père était comblé. Il se félicitait d'avoir des enfants si intelligents.
Ma sœur revient en octobre, transformée, rose et doucement bronzée, rayonnante. Elle s'installe dans le deux pièces que mon père a acheté dans un bon immeuble, rue Planchat, près du métro Avron, et qu'il lui loue. Elle se fait peintre en bâtiment, tapissier, décorateur. Elle organise une fête pour la crémaillère avec des tas de filles et de garçons qui paraissent l'adorer. Elle joue la parfaite maîtresse de maison, tellement parfaite qu'elle ressemble à ma mère. Elle est, d'un coup, devenue une femme. Moi, à cette époque j'étais mentalement encore un enfant.
Elle raconte que ses expériences tropéziennes ont été intéressantes, qu'elle a beaucoup flirté, que la faune locale s'intéresse aux filles faciles et déjà faites. Elle n'a trouvé personne qui eut assez de ténacité pour persévérer, percer ses défenses physiques et psychologiques. Dès son retour, parce qu'il lui plaisait, parce qu’elle voulait goûter à ses talents de séducteur, elle attaque Jacques, le charbonnier.

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