dimanche 29 mai 2016

Michel-Constant
Quand vient le moment
 de
naître encore

Roman

1

J'aime ma famille. C'est facile. Ma famille est simple et moderne avec seulement Moi, ma mère, ma sœur, mon père. Je m'appelle Denis. Mon père peint des toiles tous les dimanches. Ma mère pense qu’elle est l’épouse d’un artiste. Elle est crédule et douce. Ma sœur est incroyable. J’étudie à la Faculté de Lettres.
Je n’ai jamais rencontré un être aussi stupide que mon père. Il travaille chez un architecte où il reproduit à longueur d'année les plans du même type de maisons. Il passe ses loisirs à peindre des tableaux de fleurs qu'il vend à ses parents et amis et amis des amis. Il m'appelle Nini et cela m'énerve.
Ma mère est une sainte femme. Elle est heureuse lorsqu'elle fait plaisir aux autres et à son Bon Dieu. Elle va souvent à la messe. Elle est toujours avec les vainqueurs et a le talent de voter pour le gagnant, dès le premier tour. Elle a ainsi élu Charles de Gaulle et Georges Pompidou. Elle admire la Reine d'Angleterre et le Roi des Belges. Elle aime servir mon père. Elle lave les culottes de ma sœur. Elle me tricote des gilets avec des fermetures Éclair. Elle est très belle.
Ma sœur est disponible pour n'importe quel homme mûr qui a de l'argent. Cela lui apporte une vie confortable. Elle à l'art de s'offrir pour se vendre. Elle lit des bouquins de culs, sans plaisir, seulement pour comprendre la psychologie masculine. Elle m'appelle Poupou car ainsi elle me met en rage.
J'ai choisi les études littéraires. Les maths, je n'y comprends rien. C'est une matière puérile qui se moque de l'imagination. J'ai soutenu une thèse sur la géographie de l'Italie du Sud. Les fleurs peintes à l'huile des dimanches de mon père m'aident financièrement. Je travaille comme maître assistant à l’Université de Paris.
Mon père est un petit homme nerveux. Il se parfume à la fougère. Le poil de la poitrine lui remonte sur le cou. Ses jambes sont velues et sèches. Ses pieds sont blancs et sentent le savon parfumé qu'emploie ma mère. Son gros orteil est énorme. Les ongles sont jaunes. Son pied ressemble à un topinambour. Il aime les chaussures étroites, noires et pointues. Debout, il ne peut faire toucher ses genoux, à cause de l'arc de ses fémurs. Sa cuisse est creuse. Les samedis, ma mère extirpe, avec l'ongle du petit doigt, les poils qui y restent lovés sous la peau. Après, ils s'enferment dans leur chambre et soupirent. Ma sœur dit que mon père est monté comme un âne.
Il a le ventre plat et l'ombilic protubérant. C'est un sportif. Il ne sait pas sourire. Sa barbe, rasée au plus prêt, reste bleue. Les joues ont la couperose, de naissance. Son front est large, droit, haut. Il en est fier car on le croit intelligent. Ses oreilles sont pointues, ses yeux marrons et cernés, enfoncés dans leur orbite. Les sourcils frisent. Les cheveux sont noirs, épais, gros, raides, luisants. Il a cinquante ans et se prénomme Fabien. Ma sœur l'appelle Papa Jules et il en est très heureux.
Le matin des dimanches, il fait du vélo. Avec des copains, il roule autour du polygone de Vincennes. Il ne tombe jamais. Il porte une tenue spéciale, des culottes en peau de chamois noires, un maillot collant bleu et blanc, un casque en boudins de liège, des gants sans doigt et des chaussures rouges. Mon père se moque de moi parce que je ne peux pas tenir en équilibre sur son engin. C'est vrai que le moindre effort sportif me donne des palpitations d'angoisse.
Fabien, donc, travaille à la Société Générale Française d'Architecture Modulaire, la Sogéfram. Il a droit à un mois de congés payés annuels. Il travaille cinquante heures par semaine. Il est assujetti à la Sécurité Sociale. Il cotise à une mutuelle des Cadres et à l’Association générale des institutions de retraite des Cadres (AGIRC). Il est syndiqué et adhère à la Confédération Générale des Cadres (CGC). Il fait beaucoup d'achats à la Fédération Nationale d'Achat des Cadres (FNAC). D'évidence, il est Cadre. Ma mère ne travaille pas.
Il travaille à la Sogéfram depuis 1964, après avoir été quinze ans à La Perpendiculaire, où il était entré après la guerre et après l'école Boule. C'est quelqu'un.
La Sogéfram est une société américaine. En tant que dessinateur chef mon père a sous ses ordres douze dessinateurs. Il a une secrétaire, Monique. Il dispose d'un bouliste, homme de peine, chauffeur, préposé au courrier et aux courses, Yves. L'an dernier, il a reçu la Médaille pour l'excellent rendement de son équipe et gagné un voyage au siège social international de l’entreprise, à Philadelphie, aux États Unis.
Son travail est complexe. Il sait intégrer avec autorité les données techniques relatives à la construction des maisons. Une maison est une accumulation de modules de base, adaptés à sa région, qui tiennent compte de nombreux facteurs, tels que l'ensoleillement, les vents, l'âge des futurs occupants, leurs habitudes sexuelles, culinaires et j'en passe. Il a pour autre occupation principale de répartir les tâches à ses dessinateurs de telle façon que l'équipe ait toujours du travail en attente. Cette méthode est un stimulant et une preuve que ses équipiers ne travaillent jamais assez vite. Il aime le progrès, surtout évidemment, en matière d'habitat et d'urbanisme. Le progrès engendre la propreté et l'efficience, obligeant de changer de maison tous les vingt ans. Celles de la Sogéfram sont prévues pour durer dix-neuf ans.
« Fourastié, dit mon père, est un génie, Pauwels un guide, Illich un malade rétrograde. »
Fabien, mon père, est pour l'ordre moral, le béton, les jardinières arrosées et entretenues automatiquement. Les syndicats sont bolcheviks, sauf celui des cadres de sa société, qui est l'ami de la Sogéfram. Les associations de consommateurs sont à la solde de Moscou.
Fabien, aimant le progrès, doit en jouir et nous en faire profiter. Avec ma mère, début 1967, sans les enfants, qui sont restés à Paris, il a déménagé pour un pavillon de quatre pièces de grand confort à Marne-la-Vallée, avec vue sur le futur parc du Ru Maubuée. Le progrès est une poésie. L'ancienne adresse était de la prose :
Monsieur et Madame Velourse Fabien, x, rue de Bagnolet, Paris Vingtième.
La nouvelle s'étale en vers, et Mallarmé, notre parnassien de Paris, n'eut pas mieux trouvé.
Monsieur et Madame Fabien Velourse
Fraise huit,
Remise aux fraises de l'Arche Guédon
Marne la Vallée.
La remise aux fraises est une réalisation de la Sogéfram. Mon père a eu des facilités, des prêts favorables. Pour fêter sa crémaillère, le patron européen est venu et a offert, au nom du très grand boss de Philadelphie, un diplôme écrit en latin. Il a baisé la main de ma mère, à l'américaine.
( à suivre)

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